L'infini du désir dans la totale impuissance

Thème Thérésien 

 

Désirer d'un grand désir

 

C'est le 5 août 1897. Thérèse en est aux dernières semaines de sa « course de géant » (Ms A 44v°). Sœur Geneviève (Céline) constate avec découragement que tous ses désirs de perfection avortent dès qu'un obstacle se dresse sur sa route et la fait trébucher. Elle demande à Thérèse :

— Croyez-vous que je puis espérer être avec vous au Ciel ? Cela me semble impossible, c'est comme si on faisait concourir un petit manchot pour attraper ce qui se trouve au haut d'un mât de cocagne…

— Oui, mais ! s'il se trouve là un géant qui prend le petit manchot sur son bras, l'élève bien haut et lui donne lui-même l'objet désiré !

C'est comme cela que le bon Dieu fera avec vous, mais il ne faut pas vous en occuper, il faut dire au bon Dieu : « Je sais bien que je ne serai jamais digne de ce que j'espère, mais je vous tends la main comme une petite mendiante et je suis sûre que vous m'exaucerez pleinement, car vous êtes si bon !… » (DE/G 5.8.3.)

Dans cette allégorie, Thérèse se dépeint tout entière.

« J'ai horreur de la feintise »

En parcourant les écrits thérésiens, en considérant le rayonnement posthume de la « plus grande sainte des temps modernes », ne sommes-nous pas tentés de taxer d'exagération les affirmations où elle avoue avoir été méchante, où elle fait état de sa petitesse, ses faiblesses, ses imperfections, son impuissance à tout bien… etc.

En la hissant au niveau des grands saints dont l'exemplarité nous paraît inaccessible, nous aurions tort et, qui plus est, nous nous ferions tort à nous-mêmes.

Lorsque la sainte de Lisieux parle, enseigne ou écrit, elle traduit ce qu'elle vit : « Je sens bien que ce que j'ai dit et écrit est vrai sur tout », affirme-t-elle sur son lit de mort (DE 25.9.2). « Je ne feins jamais » (DE 15.8.7).
 

« J'ai fait leurs désirs infinis »

Le cardinal Daniélou avait saisi la sainte dans toute sa réalité humaine et spirituelle, lui qui traçait d'elle un portrait des plus exacts en disant : « Thérèse, c'est l'infini du désir dans la totale impuissance ».

Cet énoncé lapidaire décrit à la fois la trajectoire rectiligne de la Petite Voie et celle qui l'a découverte puis balisée pour nous après s'y être engagée la première… avec quelle réussite.

À quatre reprises, Thérèse elle-même utilise l'expression « désirs infinis ».

La première fois dans une lettre à Céline de mai 1890 : « Ah ! Céline, nos désirs infinis ne sont donc ni des rêves ni des chimères puisque Jésus nous a lui-même fait ce commandement. » (« Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait ! » Mt 5, 48).

De nouveau, dans la récréation pieuse du 25 décembre 1894, elle fait dire à l'Enfant-Jésus :

« …J'aime les âmes
Je les aime d'un grand amour,
Je les ai faites pour moi-même
J'ai fait leurs désirs infinis.
La plus petite âme qui m'aime
Devient pour moi le Paradis !
 » 

Une troisième fois, elle le redit dans son Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux du bon Dieu — lequel n'est qu'une longue clameur de ses désirs de soulager cet Amour incompris. Elle a d'abord écrit : « Je sens en mon cœur des désirs infinis… ». Théologiquement Thérèse avait raison : elle ne restreint pas Dieu à la mesure de la créature, mais elle ajuste la créature à la mesure de Dieu en l'ouvrant à l'infini.

Enfin au manuscrit « B » (2, v°) elle y revient avec insistance : « Ah ! pardonne-moi Jésus, si je déraisonne en voulant redire mes désirs, mes espérances qui touchent à l'infini. »

Nous devons aussi nous rappeler son billet de Profession. C'est un billet tout haletant sous l'impétuosité des désirs qui se pressent en son cœur, on y lit : « …je ne te demande que la paix, et aussi l'amour, l'amour infini sans limite autre que toi. » (Pri 2).

Thérèse est bien dans la lignée des saints du Carmel, de sa mère Thérèse de Jésus qui stimule ses filles : « …il nous est très avantageux de ne point ralentir nos désirs » (Vie 13, 2) et la Madre met au compte du démon la fausse humilité qui s'abstient de grands désirs (Id 4).

Jean de la Croix, de son côté, parle de ceux et celles qui sont épris « du grand désir de connaître le Bien-Aimé, de le voir » (Cant. A 12/11) ou qui sont travaillés « d'impatience d'amour » (VF 3,8)
 

« Ouvre large ta bouche, Moi je l'emplirai »

Si l'espérance est la vertu par excellence des pauvres, des petits, le désir est l'aliment qui en entretient la flamme. Si le désir s'affadit, s'éteint, cette flamme de l'espérance vacille et meurt à brève échéance. Cela se vérifie à tous les niveaux de l'être humain.

Par ailleurs, Dieu aussi a sur nous des désirs infinis. Si les nôtres rencontrent les siens, pressentons-nous ce qui en résultera ?

« Ah ! le Seigneur… toujours Il m'a donné ce que j'ai désiré ou plutôt Il m'a fait désirer ce qu'Il voulait me donner. » (C 31r. ; Cf. Ms A, 71r° ; LT 253).

Thérèse a « ouvert large sa bouche et Dieu l'a remplie ». Cependant n'oublions pas le binôme : « L'infini du désir dans la totale impuissance ». La sainte nous en reparlera.
 

Par-delà l'impossible

Nous avons écouté Thérèse légitimer ses « désirs infinis » et le Cardinal Daniélou corroborer ses intuitions. Laissons-la cette fois nous enlever nos doutes, si doutes il y a, relativement à ce que l'on pourrait nommer : les failles de la nature humaine.

J'étais faible, si faible

Le « petit furet » (Ms A, 7) de 4 ans, qui perd sa maman à la première heure du 28 août 1877, en reçoit une blessure profonde qui bouleverse son affectivité et perturbe sa sensibilité. L'enfant, devenue timide à l'excès, et même l'adolescente, fond en larmes à propos de tout et de rien et, qui plus est, pleure d'avoir pleuré. « J'étais vraiment insupportable » (Ms A, 44v°), confesse Thérèse. Le départ de sa sœur Pauline pour le Carmel, celle que l'orpheline avait choisie pour « petite mère » le soir des obsèques de madame Martin, aggrave le déséquilibre de la fillette, d'autant plus qu'elle apprend cette nouvelle fortuitement. Elle vit cette seconde séparation « maternelle » comme une tragédie.

Pour sortir de l'impasse il n'y faudra rien de moins que « le sourire de la sainte Vierge » (13 mai 1883) et la « grâce de Noël » (1886) où l'élan irréversible lui sera donné pour une « course de géant ». (Ms A, 44v°) Il est toutefois important de noter qu'au sein de cette douloureuse impuissance, l'énergie de Thérèse n'a pas fléchi : « La bonne volonté ne me fit jamais défaut ». (Ms A, 45v°)

Cette double expérience de faiblesse et de libération que Thérèse relit en 1895, en l'éclairant des feux de la miséricorde prévoyante de Dieu, aura en quelque sorte, à son insu, servi de piste de lancement à sa « petite voie » et de pierre d'assise à l'audace de sa confiance.

La plus grande chose…

Avec les années, à mesure que s'affermit la conviction que sa totale impuissance laisse le champ libre à Jésus pour Lui permettre de déployer en elle toutes les stratégies de son amour, Thérèse se fait éloquente et persuasive. À sœur Marie du Sacré-Cœur, sa sœur et marraine, qui se méprend sur la spiritualité de sa filleule, celle-ci écrit : « Ah ! je sens bien que ce qui plaît au Bon Dieu dans ma petite âme, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde » (LT 197). Il importe de bien retenir la fin de l'énoncé !

En 1897, poursuivant son autobiographie, elle confie : « Le Tout-Puissant a fait de grandes choses en l'âme de l'enfant de sa divine Mère, et la plus grande c'est de lui avoir montré sa petitesse, son impuissance » (Ms C, 4). L'année précédente elle avait tracé cet autoportrait : « Je ne suis qu'une enfant, impuissante et faible, cependant c'est ma faiblesse même qui me donne l'audace de m'offrir en Victime à ton Amour, ô Jésus… Pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'Il s'abaisse jusqu'au néant et qu'il transforme en feu ce néant. » (Ms B, 3v°).

Être sainte, mais…

Un peu plus de trois ans avant sa mort, Thérèse fait la synthèse entre ses désirs de sainteté et son impuissance radicale. Au début, avec un tantinet de volontarisme, elle veut « devenir une sainte… pas une sainte à moitié » (Ms A, 10v°). La vie se charge de lui révéler sa fragilité. Loin de démissionner, ce constat aiguise sa recherche d'un moyen adéquat pour réaliser ce qu'elle sent être le désir de Dieu sur elle.

La découverte de « l'ascenseur », que sont les bras de Jésus, confirme ses intuitions : « Lui seul se contentant de mes faibles efforts m'élèvera jusqu'à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte » (Ms A, 32). Et lorsqu'elle rédige son Acte d'Offrande à l'Amour Miséricordieux, en juin 1895, elle affirme avec une tranquille assurance : « Je désire être Sainte, mais je sens mon impuissance et je vous demande, ô mon Dieu, d'être vous-même ma Sainteté » (Pri 6).

On se trompe toujours

À partir du printemps 1896, Thérèse est acculée à une véritable Passion physique et spirituelle. Il lui est donné de vérifier au jour le jour, au creuset de sa souffrance, la sûreté de sa petite voie et la vérité de ses assertions. Alors que son entourage assiste impuissant à son chemin de Croix et dans le même temps admire sa force d'âme, la malade s'emploie à rectifier les propos qu'elle ne juge pas conformes à l'expérience quotidienne de sa faiblesse, de son impuissance. Il en sera ainsi jusqu'à la fin, jusqu'à sa mort d'amour au soir du 30 septembre 1897.

Lui rapporte-t-on la constatation apitoyée du médecin sur le martyre qu'elle endure en même temps que l'admiration de celui-ci pour son héroïque patience, elle proteste vivement : « Comment peut-il dire que je suis patiente ! Mais c'est mentir ! Je ne cesse de gémir, je soupire, je crie tout le temps : Oh ! la la ! » (DE 20.9.1)

Un mois auparavant, elle avait eu une réaction analogue avec Mère Agnès qui la félicitait dans le même sens : « Je n'ai pas encore eu une minute de patience. Ce n'est pas ma patience à moi !… On se trompe toujours ! » (DE 18.8.4)

Qui a raison ? Probablement Thérèse qui affirme : « Je ne puis me nourrir que de la vérité » (DE 5.8.4) et la vérité c'est « que je ne puis m'appuyer sur rien, sur aucune de mes œuvres » (DE 6.8.4) aussi, « Seigneur, ma faiblesse t'est connue… je veux, ô mon Dieu, fonder sur toi seul mon espérance » (cf. Pri 20).

Dans un prochain entretien, nous allons demander à Thérèse de nous confier comment elle su tirer profit de son impuissance.

 

À tire-d'aile

 

Savoir utiliser l'impuissance

Impuissance, faiblesse, imperfection, misère, pauvreté (spirituelle), autant de mots du vocabulaire thérésien traduisant une même réalité : la précarité de la nature humaine laissée à ses propres forces.

Avec son génie évangélique, Thérèse fait de l'alchimie spirituelle au profit de l'amour, car :

« L'Amour, j'en ai l'expérience
Du bien, du mal qu'il trouve en moi
Sait profiter - quelle puissance ! -
Il transforme mon âme en soi.
 » (PN 30, 3) 

Aucun repliement stérile sur elle-même, mais l'art d'utiliser sa faiblesse au profit de l'Être aimé : « Nous ne sommes pas des saints qui pleurons nos péchés ; nous nous réjouissons de ce qu'ils servent à glorifier la miséricorde du bon Dieu. » (LT 243, note 2 de Œuvres Complètes)

Je sais profiter de mes misères

Un trait de la petite enfance de Thérèse est très éloquent et annonce en quelque sorte son attitude filiale avec Dieu. Madame Martin raconte l'épisode à Pauline, pensionnaire à la Visitation du Mans, dans une lettre du 13 février 1877 : un certain matin, la benjamine a voulu jouer à l'enfant gâté, « …je n'étais rien moins que contente, et le lui fis sentir… bientôt à ma grande surprise, je l'aperçois à mes côtés. Elle était sortie toute seule de son petit lit, avait descendu l'escalier pieds nus, embarrassée dans sa chemise de nuit plus longue qu'elle. Son petit visage était couvert de larmes : “Maman, me dit-elle, en se jetant à mes genoux, Maman, j'ai été méchante, pardonne-moi !” Le pardon fut vite accordé. Je pris mon chérubin dans mes bras, le pressant sur mon cœur et le couvrant de baisers.

Quand elle s'est vue si bien reçue, elle m'a dit : “Oh ! Maman, si tu voulais m'emmailloter comme quand j'étais petite ! Je mangerais mon chocolat ici à table.” Je me suis donné la peine d'aller chercher sa couverture, puis je l'ai emmaillotée comme quand elle était petite. J'avais l'air de jouer à la poupée. » (Correspondance familiale, p. 360)

Le prendre par le cœur

Est-ce le souvenir de cet épisode qui inspire à Thérèse la parabole qu'elle adresse à l'abbé Bellière, son frère spirituel ? « Je suppose qu'un père ait deux enfants espiègles et désobéissants, et que venant pour les punir il en voit un qui tremble et s'éloigne de lui avec terreur, ayant pourtant au fond du cœur le sentiment qu'il mérite d'être puni ; et que son frère, au contraire, se jette dans les bras du père en disant qu'il regrette de lui avoir fait de la peine, qu'il l'aime et que, pour le prouver, il sera sage désormais, puis si cet enfant demande à son père de le punir par un baiser, je ne crois pas que le cœur de l'heureux père puisse résister à la confiance filiale de son enfant dont il connaît la sincérité et l'amour. Il n'ignore pas cependant que plus d'une fois son fils retombera dans les mêmes fautes, mais il est disposé à lui pardonner toujours, si toujours son fils le prend par le cœur. Je ne vous dis rien du premier enfant, vous devez comprendre si son père peut l'aimer autant et le traiter avec la même indulgence que l'autre. » (LT 258 ; cf. LT 191)

Oh ! pas si sotte !

Thérèse a perçu avec acuité « que le Bon Dieu est bien meilleur qu'on le croit. » (LT 191) : « Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse, mais plus encore ce souvenir me parle de miséricorde et d'amour. » (LT 247)

Trois mois avant le décès de sa jeune sœur, Mère Agnès lui confie les pensées de tristesse et de découragement qui l'envahissent après une faute, la malade lui répond : « Vous ne faites pas comme moi. Quand j'ai commis une faute qui me rend triste, je sais bien que cette tristesse est la conséquence de mon infidélité. Mais, croyez-vous que j'en reste là ? Oh ! non, pas si sotte ! Je m'empresse de dire au bon Dieu : Mon Dieu, je sais que ce sentiment de tristesse, je l'ai mérité, mais laissez-moi vous l'offrir tout de même, comme une épreuve que vous m'envoyez par amour. Je regrette mon péché, mais je suis contente d'avoir cette souffrance à vous offrir. » (CJ 3.7.2)

Deux jours plus tard, elle revient sur le même sujet : « Il m'arrive bien aussi des faiblesses, mais je m'en réjouis. Je ne me mets pas toujours non plus au-dessus des riens de la terre ; par exemple, je serai taquinée d'une sottise que j'aurai dite ou faite. Alors je rentre en moi-même et je me dis : Hélas ! j'en suis donc encore au même point comme autrefois ! Mais je me dis cela avec une grande douceur et sans tristesse. C'est si doux de se sentir faible et petit ! » (CJ 5.7.1)

La prochaine fois, Thérèse nous fera entrevoir comment elle conjugue « faiblesse » et « désirs plus grands que l'univers. » (Ms B, 3).

Ascenseur ou …navette spatiale ?

Chaque siècle a ses inventions, depuis l'âge de pierre, celui de bronze, pour en arriver à l'ère de l'atome, celle de l'aéronautique et enfin de l'informatique. Si Thérèse avait quitté la terre en 1997, elle aurait sans doute utilisé les vols spatiaux ou la télévision ou l'ordinateur comme termes de comparaison pour illustrer son expérience intérieure.

La jeune Martin vivait au XIXe siècle, déjà fertile en découvertes. À l'occasion de son voyage à Rome, elle s'émerveille devant l'ascenseur, considéré alors comme une invention très moderne : le premier fut construit en 1867 pour l'Exposition universelle.

Cet appareil, où elle et Céline se sont amusées dans les hôtels de Paris et d'Italie, la fascine ; elle y fait allusion une première fois dans un billet, le 23 mai 1897, à Mère Agnès de Jésus pour traduire la rapidité de son ascension spirituelle : « …le chemin, la voie qui conduit au ciel, l'ascenseur qui devait m'élever sans fatigue vers les régions infinies de l'amour. » (LT 229).

Deux mois plus tard, elle écrit à l'abbé Bellière : « …j'ai compris plus que jamais à quel point votre âme est sœur de la mienne puisqu'elle est appelée à s'élever vers Dieu par l'ascenseur de l'amour et non pas à gravir le rude escalier de la crainte. » (LT 258)

Née pour la gloire

Toute jeune, Thérèse nourrit un grand désir de sainteté.

La lecture de l'épopée de Jeanne d'Arc l'enthousiasme, mais n'entame pas son réalisme : « (Dieu) me fit comprendre que ma gloire à moi ne paraîtrait pas aux yeux mortels, qu'elle consisterait à devenir une grande Sainte !!! Ce désir pourrait sembler téméraire si l'on considère combien j'étais faible et imparfaite et combien je le suis encore après sept années passées en religion (elle écrit ces lignes en 1895), cependant je sens toujours la même confiance audacieuse de devenir une grande Sainte, car je ne compte pas sur mes mérites n'en ayant aucun, mais j'espère en Celui qui est la Vertu, la Sainteté même, c'est Lui seul qui se contentant de mes faibles efforts m'élèvera jusqu'à Lui et, me couvrant de ses mérites infinis, me fera Sainte. » (Ms A, 32)

À mesure que se déroulent les faits, petits et grands, de son existence, Thérèse devient de plus en plus consciente que Quelqu'un est à l'origine de ses désirs : « Plus que jamais, je comprends que les plus petits événements de notre vie sont conduits par Dieu, c'est Lui qui nous fait désirer et qui comble nos désirs. » (LT 201).

De plus, l'expérience lui montre à l'évidence qu'il n'y a aucune incompatibilité entre petitesse et sainteté, entre impuissance et grands désirs, bien au contraire ; la faiblesse est un avantage, voire une condition qui libère en Dieu l'Amour toujours prêt à se donner avec munificence :

« …parce que j'étais petite et faible il s'abaissait vers moi, il m'instruisait en secret des choses de son amour. » (Ms A, 49).

Elle insiste auprès de sa sœur et marraine, sœur Marie du Sacré-Cœur : « …plus on est faible, …plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant » (LT 197). Ne lui avait-elle pas affirmé, peu auparavant : « Oui, pour que l'Amour soit pleinement satisfait, il faut qu'Il s'abaisse, qu'Il s'abaisse jusqu'au néant et qu'Il transforme en feu ce néant… » (Ms B, 3v°).

Un syllogisme parfait

Toute petite, Thérèse faisait déjà preuve d'une logique imperturbable. Sa maman raconte, dans une lettre à sa fille Pauline, que le bébé, auquel souvent on parle de Dieu et du ciel, « …vient la caresser en lui souhaitant la mort : “Oh ! que je voudrais bien que tu mourrais, ma pauvre petite Mère !” On la gronde, elle dit : “C'est pourtant pour que tu ailles au Ciel, puisque tu dis qu'il faut mourir pour y aller”. » (Correspondance familiale p. 263)

Le raisonnement est impeccable, et Dieu lui-même ne trouverait pas à y redire ! C'est pourquoi, parvenue à la maturité de sa vie spirituelle, la jeune carmélite de 24 ans « dialogue » de la même façon avec Lui. Mgr. Guy Gaucher a traduit la conviction sans faille de Thérèse par un syllogisme aussi concis qu'exact : « Dieu le veut, or je ne puis, donc Il le fera ».

Au début de l'été 1897, Thérèse épuise ses dernières forces à compléter son manuscrit.

On a roulé la voiture de la malade sous les marronniers. Les lignes qu'elle trace — véritable testament spirituel — sont très importantes. Elle y relate, entre autres, la découverte de « son » ascenseur, c'est-à-dire comment elle a réalisé la cohésion entre son impuissance et ses grands désirs : « …j'ai toujours désiré d'être une sainte, mais hélas ! j'ai toujours constaté, lorsque je me suis comparée aux saints qu'il y a entre eux et moi la même différence qui existe entre une montagne dont le sommet se perd dans les cieux et le grain de sable obscur foulé sous les pieds des passants ; au lieu de me décourager, je me suis dit : le bon Dieu ne saurait inspirer des désirs irréalisables, je puis donc malgré ma petitesse aspirer à la sainteté ; me grandir, c'est impossible, je dois me supporter telle que je suis avec toutes mes imperfections, […] Nous sommes dans un siècle d'inventions, maintenant ce n'est plus la peine de gravir les marches d'un escalier, chez les riches un ascenseur le remplace avantageusement. […] Alors j'ai recherché dans les livres saints l'indication de l'ascenseur, objet de mon désir et j'ai lu ces mots sortis de la bouche de La Sagesse Éternelle : "Si quelqu'un est tout petit, qu'il vienne à moi". Alors je suis venue devinant que j'avais trouvé ce que je cherchais […] l'ascenseur qui doit m'élever jusqu'au Ciel, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela je n'ai pas besoin de grandir, au contraire il faut que je reste petite, que je le devienne de plus en plus. » (Ms C, 2v°-3r°).

Afin de nous aider nous-mêmes à utiliser « l'ascenseur », nous verrons comment Thérèse entraîne dans sa « petite voie toute nouvelle », voie évangélique s'il en fut, celles et ceux que Dieu lui confie.

Au ras des pâquerettes…Maîtresse et disciple

La responsabilité, non officielle mais effective, du noviciat fut confiée à sœur Thérèse, dès 1893. Cet événement a joué un rôle prépondérant dans l'approfondissement et la formulation de la « petite doctrine ».

Les toutes premières bénéficiaires de l'enseignement et de l'exemple vivant de Thérèse sont sûrement les novices qui eurent le privilège de l'avoir comme formatrice. Sœur Marie de la Trinité est l'une d'elles : une jeune parisienne primesautière, un « lapin de garenne » (LT 167), dont les allures quelque peu gamines déconcertent les sœurs aînées. Mais, « sans (sa) présence au Carmel de Lisieux, Thérèse n'aurait pas pris une conscience aussi vive de l'originalité de sa “petite doctrine”. Chacun sait que l'on comprend beaucoup mieux ce qu'on a l'occasion d'enseigner. » (Une novice de sainte Thérèse, p. 10)

L'ascenseur et … le petit pied

Après l'« entrée dans la Vie » de Thérèse, les décades se succèdent, mais Sœur Marie de la Trinité « n'oublie pas l'héroïsme avec lequel sa jeune maîtresse a vécu le désir d'aimer Dieu en toutes choses. Elle veut se laisser entraîner par son exemple. Comme Thérèse, elle ne pense pas pouvoir monter, par ses propres forces, l'escalier de la perfection : ce sont les bras de Jésus, “l'ascenseur”, qui la transporteront jusqu'au sommet. » (Idem, p. 162)

Il ne s'agit en aucune façon de l'apathie qui renonce à tout effort humain.

Thérèse l'a très bien précisé à la jeune sœur dans la parabole devenue célèbre : « Vous me faites penser au tout petit enfant qui commence à se tenir debout, mais ne sait pas encore marcher. Voulant absolument atteindre le haut d'un escalier pour retrouver sa maman, il lève son petit pied afin de monter la première marche. Peine inutile ! Il retombe toujours sans pouvoir avancer. Eh bien ! consentez à être ce petit enfant : par la pratique de toutes les vertus, levez toujours votre petit pied pour gravir l'escalier de la sainteté. Vous n'arriverez même pas à monter la première marche, mais le bon Dieu ne demande de vous que la bonne volonté. Du haut de cet escalier, Il vous regarde avec amour. Bientôt, vaincu par vos efforts inutiles, Il descendra Lui-même et, vous prenant dans ses bras, vous emportera pour toujours dans son royaume où vous ne Le quitterez plus. Mais si vous cessez de lever votre petit pied, Il vous laissera longtemps sur la terre. » (Idem, p. 110-111)

Une autre fois, la novice se lamente de n'avoir pas de force et d'énergie pour pratiquer la vertu ; elle s'entend dire : « Et si le bon Dieu vous veut faible et impuissante comme une enfant, croyez-vous que vous aurez moins de mérite ?… Consentez donc à trébucher à chaque pas, à tomber même, à porter vos croix faiblement, aimez votre impuissance ; votre âme en retirera plus de profit que si, portée par la grâce, vous accomplissiez avec élan des actions héroïques qui rempliraient votre âme de satisfaction personnelle et d'orgueil. » (Idem, p. 109-110)

Dans une occasion, Thérèse lui répond : « Vous voilà encore sortie de la “Petite Voie” ! La peine qui abat et décourage vient de l'amour-propre ; la peine surnaturelle relève le courage, donne un nouvel élan pour le bien. On est heureux de se sentir faible et misérable parce que, plus on le reconnaît humblement, attendant tout gratuitement du bon Dieu sans aucun mérite de notre part, plus le bon Dieu s'abaisse vers nous pour nous combler de ses dons avec magnificence. » (Idem, p. 110)

De la mort subite, ne me délivre pas, Seigneur

Marie a bien assimilé ces recommandations. En 1911, elle écrit, non sans humour, à une carmélite : « Oh ! que je voudrais tomber sur le champ de bataille, les armes à la main ! C'est la mort que j'ambitionne, celle qui m'effraie le moins, et vraiment je ne comprends pas qu'elle soit si peu enviée des âmes qui sont, comme nous, toutes au bon Dieu. Je ne vois pas ce qu'a de si attrayant de mourir de maladie ? On est abrutie plusieurs mois d'avance sans pouvoir prier, ni souffler… Moi, j'aime mieux me trouver tout d'un coup, sans savoir comment, dans les bras du bon Dieu, prise par lui au dépourvu dans n'importe quel acte de ma vie religieuse. Toutes les actions que je fais ne sont-elles pas pour Lui ? Je travaille à chaque instant à mieux faire pour son amour. Eh bien ! j'ai confiance qu'Il aura pitié de ma bonne volonté et m'emportera avec Lui au moment où Il me trouvera le mieux disposée ; Lui, qui m'aime infiniment plus encore que je l'aime, ne me jouera jamais le tour de me prendre dans une imperfection, encore moins dans un péché ! Oh non ! son Amour miséricordieux auquel je me suis livrée n'en est pas capable ! » (Idem, p. 79)

Disciple fervente de sa sainte, Marie de la Trinité ne l'a jamais imitée de manière servile. De façon très personnelle, l'ancienne novice de Thérèse a intériorisé les leçons de son guide.

Tant il est vrai que sur la « Petite Voie » de la confiance et de l'amour, chacune et chacun doivent courir à leur rythme et dans un style original (cf. Idem, p. 173).

La même chance nous est offerte, ne la manquons pas.

 

À petites doses

 

Le 14 septembre 1894, un peu plus de six semaines après le décès de Monsieur Martin, la quatrième de ses filles rejoint ses sœurs au Carmel de Lisieux. Mais tout ne va pas de soi pour celle qui deviendra sœur Geneviève de la Sainte-Face, et qui, à 25 ans, est déjà une maîtresse de maison accomplie ! Les difficultés d'adaptation à sa nouvelle vie ne lui seront pas épargnées, mais Thérèse veille, elle veillera d'ailleurs toujours.
 

« Ma Céline… donnée à moi !»

L'entrée au Carmel de celle qui était de quatre ans son aînée, inverse les rôles entre les deux sœurs. Lorsque Céline commence sa formation carmélitaine sous l'œil perspicace et attentif, et en même temps compréhensif de Thérèse, celle-ci a déjà atteint une maturité spirituelle qui lui confère un ascendant spontané et irrécusable sur son aînée.

« L'intrépide » - comme la surnommait son père - qui, aux Buissonnets et à l'abbaye des Bénédictines, protégeait sa petite sœur, se retrouve au Carmel en retard sur la sainteté, discrète mais indéniable, de la jeune responsable du noviciat.
 

« En un clin d'œil »

Avec une pédagogie innée, Thérèse fait état de ses propres faiblesses sur « le chemin de la perfection » pour encourager Céline et l'orienter, avec beaucoup de doigté, dans sa « Petite Voie » : « Jusqu'à l'âge de quatorze ans, j'ai pratiqué la vertu sans en sentir la douceur, je n'en recueillais pas de fruits : mon âme était comme un arbre dont les fleurs tombaient à mesure qu'elles étaient écloses. Faites au bon Dieu le sacrifice de ne jamais cueillir de fruits, c'est-à-dire de sentir toute votre vie de la répugnance à souffrir, à être humiliée, à voir toutes les fleurs de vos bons désirs et de votre bonne volonté tomber à terre sans rien produire. En un clin d'œil, au moment de votre mort, il saura bien faire mûrir de beaux fruits sur l'arbre de votre âme. » (CSG 33)

Par ailleurs, nous l'avons vu avec Marie de la Trinité, Thérèse ne prétend pas encourager la paresse spirituelle ; avec énergie, elle proteste contre ce qui pourrait être une interprétation erronée de la Petite Voie : « Il faut faire tout ce qui est en soi, donner sans compter, se renoncer constamment, en un mot, prouver son amour par toutes les bonnes œuvres en son pouvoir. Mais à la vérité, comme tout cela est peu de chose… il est nécessaire, quand nous aurons fait tout ce que nous croyons devoir faire, de nous avouer des “serviteurs inutiles”. » (CSG 50)
 

« Dieu me donne à mesure »

Un jour, sœur Geneviève confie à sa sœur, avec beaucoup de simplicité : « Ce que j'envie en vous, ce sont vos œuvres. Je voudrais aussi faire du bien, composer de belles choses qui fassent aimer le bon Dieu ! »… Thérèse répond : « Il ne faut pas attacher son cœur à cela. Croyez-moi, écrire des livres de piété, composer les plus sublimes prières, faire des œuvres d'art… Oh non ! Devant notre impuissance, il faut offrir les œuvres des autres, c'est là le bienfait de la communion des Saints et, de cette impuissance, il ne faut jamais nous faire de peine, mais s'appliquer uniquement à l'amour. […] Vous ferez tout autant de bien que moi et même plus, par le désir de faire ce bien et par l'œuvre la plus cachée accomplie par amour, par exemple en rendant un petit service qui coûte beaucoup. Vous savez que moi je suis pauvre, mais le bon Dieu me donne à mesure tout ce qu'il me faut. » (CSG, 62-63)

Ce texte serait à rapprocher d'une conversation à l'infirmerie, où la malade, répondant à l'interrogation de Mère Agnès, explique ce qu'elle entend par « rester petite devant le bon Dieu » : « C'est reconnaître son néant, attendre tout du bon Dieu, comme un petit enfant attend tout de son père ; c'est ne s'inquiéter de rien, ne point gagner de fortune. […] Être petit, c'est encore ne point s'attribuer à soi-même les vertus qu'on pratique, se croyant capable de quelque chose, mais reconnaître que le bon Dieu pose ce trésor dans la main de son petit enfant pour qu'il s'en serve quand il en a besoin ; mais c'est toujours le trésor du bon Dieu. » (CJ 6.8.8)
 

« Oui, mais… »

La fascination que Thérèse exerce sur Céline avive en celle-ci ses désirs de l'imiter et dans un même temps lui fait mesurer la distance qui la sépare de sa sœur : « Vous êtes mon idéal, et cet idéal je ne puis pas l'atteindre, oh ! que c'est cruel ! Il me semble que je n'ai pas ce qu'il faut pour cela, je suis comme un petit enfant qui n'a pas conscience des distances : sur le bras de sa mère, il étend sa petite main pour saisir le rideau, un objet… il ne se rend pas compte qu'il en est très loin ! » « Oui, mais au dernier jour, reprend Thérèse, le bon Jésus approchera sa petite Céline de tout ce qu'elle aura désiré, et alors elle saisira tout. » (DEG 24.7.2.)

C'est reprendre à sa façon la promesse de Jésus : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l'avez déjà reçu et cela vous sera accordé. » (Mc 11,24)

Par le truchement des novices de Thérèse, celle-ci rejoint chacun et chacune de nous. Aurons-nous la même docilité pour nous laisser guider ?
 

En plein vent

Le 17 octobre 1895, alors que Thérèse est « au lavage bien occupée de son travail » (Ms C, 31v°), Mère Agnès de Jésus la prenant à l'écart lui confie son premier frère spirituel, l'abbé Maurice Bellière, jeune séminariste aspirant missionnaire. Il sera sur mer vers Alger, en route pour le noviciat des Pères Blancs d'Afrique, lorsque Thérèse expirera au soir du 30 septembre 1897. Celle-ci lui aura écrit onze lettres et s'épuisera littéralement à lui adresser les dernières d'une main défaillante.
 

« Ce soldat… si fringant »

À six semaines de son « entrée dans la vie » (LT 244), Thérèse regarde, suspendue aux rideaux de son lit, la photographie de son « petit frère », et constate : « À ce soldat-là qui a l'air si fringant, je donne des conseils tout comme à une petite fille ! Je lui indique la voie de l'amour et de la confiance. » (CJ 12.8.2)

C'est que le jeune séminariste, quelque peu tributaire des épreuves de sa jeunesse, est « peu habitué aux choses surnaturelles » (LT 261), et sa correspondante a fort à faire pour l'incliner à utiliser ses impuissances comme tremplin de ses désirs, elle se fait pressante pour lui affirmer : « (Jésus) a depuis longtemps oublié vos infidélités, seuls vos désirs de perfection sont présents pour réjouir son cœur. Je vous en supplie, ne vous traînez plus à ses pieds, suivez ce premier élan qui vous entraîne dans ses bras, c'est là votre place, et j'ai constaté plus encore que dans vos autres lettres qu'il vous est interdit d'aller au Ciel par une autre voie que celle de votre pauvre petite sœur. » (LT 261)

Quelques lignes plus bas, elle insiste à nouveau : « Ah ! mon frère, que la bonté, l'amour miséricordieux de Jésus sont peu connus !… Il est vrai que pour jouir de ces trésors, il faut s'humilier, reconnaître son néant, et voilà ce que beaucoup d'âmes ne veulent pas faire, mais, mon petit frère, ce n'est pas ainsi que vous agissez, aussi la voie de la confiance simple et amoureuse est bien faite pour vous. » (LT 261)

C'est à Mère Marie de Gonzague, le 30 mai 1896, que Thérèse doit la joie renouvelée, en même temps que la responsabilité spirituelle, d'un second frère, le Père Adolphe Roulland, des Missions Étrangères de Paris. Il célèbre une de ses premières messes au Carmel de Lisieux, le 3 juillet 1896 et s'embarque pour la Chine. Il bénéficiera de six lettres de sa correspondante.
 

« Cette justice fait le sujet de ma joie »

À la suite de l'assassinat du jeune Père Frédéric Mazel, collègue du Père Roulland, par des pillards chinois, celui-ci fait part à Thérèse des dangers qui le menacent, ainsi que ses confrères, et lui pose une question où perce l'incertitude : « (Si un sort identique à celui du Père Mazel nous était réservé) n'est-ce-pas que nous serions assez martyrs pour aller au Ciel ? » (LC 175)

Thérèse lui répond presque avec fougue comme si elle prenait la défense de Dieu lui-même : « Je ne comprends pas, mon frère, que vous paraissiez douter de votre entrée immédiate au Ciel si les infidèles vous ôtaient la vie. Je sais qu'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute Sainteté, mais je sais aussi que le Seigneur est infiniment Juste et c'est cette justice qui effraye tant d'âmes qui fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Être juste, ce n'est pas seulement exercer la sévérité pour punir les coupables, c'est encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu. J'espère autant de la justice du Bon Dieu que de sa miséricorde. […]

O mon Frère, comment douter que le Bon Dieu ne puisse ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à tout sacrifier pour Lui ? Jésus avait bien raison de dire qu'il n'y a pas de plus grand amour que celui-là ! Comment donc se laisserait-Il vaincre en générosité ? Comment purifierait-Il dans les flammes du purgatoire des âmes consumées des feux de l'amour divin ? […]

Voilà, mon Frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu, ma voie est toute de confiance et d'amour ; je ne comprends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre Ami.
 » (LT 226)

Comment résister à une telle conviction puisée dans l'expérience et plus encore dans l'Évangile ? Le rayonnement posthume de la sainte confirme sa confiance et… cela continue !

Bientôt, Thérèse nous confiera son « plus grand désir : mourir d'amour »
 

Passer dans l'amour

 

Au soir du jeudi 30 septembre 1897, Thérèse « entrera dans la Vie ». Dans l'après-midi, elle confie : « Tous mes petits désirs ont été réalisés… Alors ce grand (mourir d'amour) devra l'être ! » (CJ 30.9.18)

D'aucuns, lisant ces mots pleins de confiance, trouveront peut-être que le désir de la jeune mourante frôle pour le moins la morbidité… Un instant ! Il faut savoir lire Thérèse et ne pas déplacer les accents. Elle ne désire pas MOURIR d'amour mais d'Amour mourir, c'est-à-dire aimer à tel point, comme l'explique saint Jean de la Croix, « que là où les autres meurent d'une mort qui leur est causée ou par quelque maladie ou par l'âge, (ces personnes - et Thérèse désire en être) encore qu'elles meurent de maladie ou de vieillesse, rien ne leur emporte l'âme sinon quelque impétuosité, quelque rencontre d'amour beaucoup plus relevé que les précédents. » (Vive Flamme B, 1, 6)

Dans cette conviction du Docteur mystique, Thérèse écrivait à sa novice, Marie de la Trinité, le 6 juin 1897, en réponse à une interrogation de celle-ci : « …aller au Paradis ?… je ne compte pas sur la maladie, c'est une trop lente conductrice. Je ne compte plus que sur l'amour, demandez au Bon Jésus que toutes les prières qui sont faites pour moi servent à augmenter le Feu qui doit me consumer… » (LT 242)
 

Vivre d'amour… ou mourir d'amour

Ce qui précède trouve sa confirmation dans la poésie de Thérèse : “Vivre d'Amour”.

Ce long poème spontané, jailli d'une seule coulée, donne l'envergure de l'amour de la jeune carmélite ; situant bien la portée de son « grand désir », il a une allure quasi-autobiographique. Au long des quinze strophes, l'auteur répète vingt-trois fois « Vivre d'Amour », alors que « Mourir d'Amour » ne se lit que trois fois à la fin, comme l'aboutissement, le dénouement logique d'un don de soi qui est allé « jusqu'à la fin » (Jn 13,1).

Ce « Vivre d'Amour » est très concrétisé dans le vécu de Thérèse, elle en donne un aperçu au Manuscrit B : « …ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole, profiter de toutes les plus petites choses et les faire par amour… souffrir par amour et même jouir par amour. » (Ms B, 4) De toute évidence, les désirs de Thérèse n'ont rien d'imprécis, de vaporeux, au contraire ! Il importe de se référer à ce contexte de vie quand on évoque la « mort d'amour » et les désirs de Thérèse en ce sens.

Chez elle, l'amour n'a rien de platonique, c'est un « feu » (PN 17, 2) dévorant, c'est une « folie » (Ms A, 39) que stimulent les « folies d'amour » de Jésus lui-même :

« Rappelle-toi, Jésus, Verbe de Vie
Que tu m'aimas jusqu'à mourir pour moi.
Je veux aussi t'aimer à la folie
Je veux aussi vivre et mourir pour Toi.
 » (PN 24, 26 ; cf. LT 169)
 

Pas d'illusions !

Le 4 juin 1897, Thérèse, très perspicace, éprouve la nécessité de dissiper, chez ses trois sœurs groupées près de son lit, des illusions : « Ne vous faites pas de peine, mes petites sœurs, si je souffre beaucoup et si vous ne voyez en moi, comme je l'ai déjà dit, aucun signe de bonheur au moment de ma mort. Notre-Seigneur est bien mort Victime d'Amour, et voyez quelle a été son agonie !… » (CJ 4.6.1)

Un mois plus tard elle précise : « Notre-Seigneur est mort sur la Croix, dans les angoisses, et voilà pourtant la plus belle mort d'amour. C'est la seule qu'on ait vue, on n'a pas vu celle de la Sainte Vierge. Mourir d'amour, ce n'est pas mourir dans les transports. Je vous l'avoue franchement, il me semble que c'est ce que j'éprouve. » (CJ 4.7.2)

Le 15 août suivant, mère Agnès rappelle à la malade ce que Jean de la Croix écrit à propos de la mort d'amour.

Thérèse en proie à de violentes douleurs en ces jours, soupire et dit : « Il faudra dire que c'est au fond de mon âme "la joie et les transports"… - Comme je sens que vous êtes angoissée ! Et pourtant, il y a un mois, vous me disiez de si belles choses sur la mort d'amour. - Mais ce que je vous disais, je vous le dirais bien encore. » (CJ 15.8.1)

Elle avait dit, un mois auparavant : « Ce n'est pas la peine que ça paraisse pourvu que ce soit ! » (CJ 14.7.4)
 

Rompez la toile

Un soir, fin juillet 1897, Thérèse rappelle une autre parole de Jean de la Croix : « “Rompez la toile de cette douce rencontre.” J'ai toujours appliqué cette parole à la mort d'amour que je désire. L'amour n'usera pas la toile de ma vie, il la rompra tout à coup. Avec quel désir et quelle consolation je me suis répété dès le commencement de ma vie religieuse ces autres paroles (du saint) : “Il est de la plus haute importance que l'âme s'exerce beaucoup à l'Amour afin que, se consommant rapidement, elle ne s'arrête guère ici-bas mais arrive promptement à voir son Dieu face à face.” » (CJ 27.7.5)

« S'exercer à l'amour » fut l'attitude fondamentale de Thérèse, il ne faut donc pas s'étonner qu'au terme de sa brève existence elle désire intensément mourir d'amour pour vivre éternellement d'amour.

Ainsi, lorsque l'amour achève d'épuiser tout son dynamisme de transformation dans l'être de Thérèse, celle-ci peut écrire, en juin 1897 : « Je n'ai plus de grands désirs si ce n'est celui d'aimer jusqu'à mourir d'amour. » (Ms C, 7v°).

Et pourtant… elle emportera jusqu'aux rives de l'éternité un ultime désir que Dieu s'empressera d'exaucer : « Passer son Ciel à faire du bien sur la terre. » (CJ 17.7)…

Saint Stanislas ou… Thérèse

Au Carmel de Lisieux, le 8 février 1897, se célèbre le Jubilé d'Or de profession de sœur Saint-Stanislas. La chronique qui relate l'événement se termine ainsi : « Le soir, les novices jouèrent un épisode de la vie de Saint Stanislas, dont leur jeune Maîtresse, sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, était l'auteur ». C'est la dernière « récréation pieuse » écrite par la Sainte.

Vers la fin de la pièce, à la Sainte Vierge qui lui annonce sa fin prochaine, le jeune jésuite demande : « …j'ai un désir… un désir si grand que je ne saurais être heureux dans le Ciel s'il n'est pas réalisé… Ah ! ma Mère chérie, dites-moi que les bienheureux peuvent encore travailler au salut des âmes… Si je ne puis travailler dans le paradis pour la gloire de Jésus, je préfère rester dans l'exil et combattre encore pour Lui !… » (RP 8.6)

Est-ce saint Stanislas ou l'auteur qui exprime ainsi ce désir ?

Thérèse confiera à sœur Marie de la Trinité : « Ce qui m'a plu en composant cette pièce, c'est que j'ai exprimé ma certitude qu'après la mort on peut encore travailler sur la terre au salut des âmes. Saint Stanislas, mort si jeune, m'a servie admirablement pour dire mes pensées et mes aspirations à ce sujet. » (Œuvres complètes, p. 1438)

La réponse affirmative que Thérèse met sur les lèvres de la Sainte Vierge pour confirmer les aspirations de Stanislas, couvre de son autorité un point de la « doctrine » de Thérèse, face à toute la communauté. (Œuvres complètes, p. 1440 n° 21)
 

Un grain de sénevé… un grand arbre

La confidence de la Sainte à sa novice révèle que Thérèse entretenait ce désir d'un apostolat posthume depuis déjà quelque temps.

Quelle en fut la genèse ? Aucun événement marquant n&

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